Fête Foraine

(2014-2016) 
2 structures de 2,30m de haut sur 1,40m de long et de large
plexiglass, bois, métal, photographies sur cubes et boules, ventilateurs, double dispositif sonore

Six cubes et six bulles volent dans des cages en plexiglass. Les cubes se projettent sur les parois, les bulles s’y posent. Parce que nous nous jouons d’eux, ces cubes et bulles jouent à essayer de fuir.

Dans ce cadre, nous sommes, tout à la fois, ces cubes, expression du besoin de représentation, et ces bulles, expression de cette révolte de l’ordre établi de l’apparence.

Six femmes ont accepté de participer à cette expérimentation, et de se laisser guider au cours d’une journée de travail à travers les méandres de la représentation du corps / de leur corps, et les risques de l’expression du corps / de leur corps. Elles incarnent les cubes et les bulles, elles sont objets de la fête foraine.

« Aime­-moi, car je suis belle ! Aime­-moi , car je suis l’amour, et je suis sans règle et sans loi ! Et je m’en vais de lieu en lieu, et je ne suis pas une seule femme, mais plusieurs, prestige, vivante dans une histoire inventée !
Vis ! sens en toi
La puissante jeunesse qu’il ne sera pas aisé de contraindre. Sois libre ! le désir ardi
Vit en toi au-­dessus de la loi comme un lion ! Aime­-moi, car je suis belle ! Et où que s’ouvre la bouche, c’est là que j’appliquerai la mienne. »

L’échange – ­ Paul Claudel

Ce projet est né d’une sensation qui me suit depuis longtemps, la sensation de dépendre du regard de l’Autre, de m’être construite en regard de ce faux miroir au point d’avoir l’impression d’être moi-même Autre. Il y a chez la femme, comme l’explique S. de Beauvoir, « un divorce entre sa condition proprement humaine et sa vocation féminine. » En elle, « sa revendication originelle d’être sujet, activité, liberté » s’oppose à « ses tendances érotiques et aux sollicitations sociales qui l’invitent à s’assumer comme objet passif. »

Ainsi se pose la question essentielle à notre libération : comment, ayant subi un tel conditionnement, un conditionnement qui nous pousse à nous nier, pouvons-nous être ? Comment faire pour que notre rapport à la beauté, qui s’édifie dans une série d’enjeux affectifs, nous appartiennent, sans besoin du regard de l’Autre ? Comment se réapproprier nos corps et ainsi faire fie des injonctions culturelles qui nous en dépossèdent ?

Car l’autre problématique de cette installation tourne autour de l’appartenance : A qui appartenons-nous ? Comment contester ces canons de beauté qui, s’inscrivant dans le patrimoine culturel déterminent nombreux de nos repères sociétaux ? Notre corps fait-il partie de l’espace public ? La fête foraine était l’endroit où l’on montrait la laideur, la difformité, la « monstruosité » (caractéristique de ce qu’on montre).

Aujourd’hui, si nous nous référerions uniquement au sens étymologique du terme, la monstruosité serait ces corps montrés, sublimés selon les critères de la beauté standardisée actuelle que l’on surexpose sur les écrans et les affiches.

Alors, si notre rapport au beau nous pousse à laisser nos corps se faire absorber par l’espace public, il révèle également une vision totalement émotionnelle du corps physique ; celui-ci ne se définissant plus comme une écorce superficielle mais comme un outil indispensable à la construction de l’être.

Ainsi, même si par l’extrême standardisation du plaisir, les lieux de divertissement tels que la fête foraine, semblent être un des rouages précieux du système économique et social de consommation de masse qui régit la société française aujourd’hui, ils m’apparaissent également comme des « hors-temps », à la manière des carnavals, où les repères quotidiens laissent place volontairement au lâcher prise nécessaire à tout un chacun.

étape de travail à la Villa Mais d’Ici – septembre 2016