Comme si de rien

(2023-2026)  
19 cadres acier aux formats variant entre 45 et 20cm par côté sur deux tréteaux acier, 19 photographies sur support cartonné 19x26cm
bois, peinture goudron, objets divers

Tous les instincts qui ne se libèrent pas sur l’extérieur, se retournent vers le dedans. (…) Tout ce monde du dedans (…) s’est développé (…) à mesure qu’on empêchait l’homme de se libérer vers l’extérieur. Ces remparts terrifiants que l’État érigea pour se défendre contre les vieux instincts de liberté (…) réussirent à retourner tous ces instincts de l’homme nomade, sauvage et libre, et à les retourner contre l’homme lui-même

Fr. Nietzsche, La généalogie de la morale – textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari

Cette installation est constituée de 19 cadres acier, posés les uns sur les autres, des cadres lourds et ancrés qui portent chacun la charge d’une histoire de « péché », une histoire tue, une histoire qu’on aurait voulu dire, qu’on a honte de dire, qu’on nous obligerait à dire, qu’on n’a pas le droit de dire.

« Comme si de rien » propose d’envisager les non-dits qui se tatouent sur nos corps et nos esprits, comme une conséquence de l’usage de la “surculpabilisation “, base de l’éducation et de la morale dans l’histoire occidentale.

À force de marteler un discours multiforme sur les vices, les passeurs de valeurs ont contribué à mettre en place des représentations sociales puissantes autour de la définition du mal […] La désignation des péchés et leur délimitation déterminent une ligne de conduite : « Elle définit ce qui est licite, tolérable ou inacceptable dans un contexte social donné.

La fabrique de la morale au Moyen Âge – Laurent Guitton

Notre sentiment de culpabilité serait alors un simple mouvement inconscient d’auto-censure, transmis par cette éducation.

Mais ces non-dits ne peuvent rester scellés. Une porosité existe malgré nous entre notre intérieur et notre extérieur, entre notre moi intime et notre moi social.


A plusieurs reprises au cours des années qui ont précédées la fabrication de cette pièce, j’ai recueilli dans cinq boîtes aux lettres, les sentiments que chacun.e a eu envie d’y jeter : peurs, complexes, secrets, hontes, petites humiliations, émotions coupables, toutes ces situations qui nous encombrent voire nous accablent. L’idée était de créer temporairement des endroit de décharge, pour se vider des mots qui nous salissent, nous assomment, qui pullulent dans nos têtes.

Les 19 pensées/exutoires figurées dans « Comme si de rien » en sont issues, elles s’expriment sous forme de mots et objets de l’histoire, hétéroclites, usuels et/ou métaphoriques, exutoires ou non, évocateurs ou non.

Toutes ces pensées qui nous envahissent, ont été ensuite ensevelies sous de la peinture goudron et enfermées dans un cadre métal lourd.

Acte symbolique, se défaire de ce qui nous encombre.

Mais est-ce la solution car, que reste-t-il ?

Le goudron a absorbé, engloutit les matériaux, seules leurs formes restent apparentes, tels des abcès, lipomes, excroissances, à l’image de notre grande culpabilité d’être ce que nous sommes : imparfait.es.

Alors que les objets restent paralysés dans le goudron, les mots volatiles, eux cherchent une échappatoire. Quelques uns réussissent la traversée et transpercent le bois pour resurgir au dos des cadres. On y aperçoit des bribes, des empreintes, ou l’espoir de notre capacité à dire ce que l’on veut être « vraiment ».

Car c’est au fond la position d’autonomie que l’esprit de culpabilisation tend à réprimer en tous domaines, ceux de la sexualité, de l’agressivité et de la liberté de pensée.

Morale et culpabilité : un couple infernal ? – Éric Gaziaux

Traces de l’extérieur à l’endroit, traces de l’intérieur à l’envers.

Qu’est-ce que je laisse prédominer pour exister ?


Équipe

Conception et fabrication : Flore Marvaud

Aide technique : Cédric Lasne et Yann Lelarge

Soutien artistique et logistique : CLAC

Je remercie toutes et tous les contributeur.ices des boîtes aux lettres qui ont permis de constituer la matière première de cette pièce.

Je remercie la Villa Mais d’Ici pour avoir accepter de mettre les boîtes aux lettres à disposition du public pendant plus de trois mois.